Charles Despiau

Buste de Dominique (Mlle D. Jeanès) 1925

Épreuve en bronze, n°1/8
Fonte à la cire perdue Claude Valsuani
Signé : C. Despiau
H. 34,5 ; L. 16 ; P. 23,5 cm

Provenance

  • Paris, galerie Barbazanges Hodebert Succr. 109 Faubourg St Honoré
  • Lausanne, collection Henry-Louis Mermod, éditeur
  • Lausanne, collection Catherine Clerc de Goumoëns, par descendance.

Bibliographie

  • Léon Deshairs, C. Despiau, Paris, Les Ed. Grès & Cie, 1930, n°32 (un bronze reproduit).
  • Elisabeth Lebon, Charles Despiau (1874-1946), Catalogue raisonné de l’œuvre sculpté, Thèse de doctorat d’histoire de l’art, Université de Paris I – Panthéon Sorbonne, 1995, t. II, vol. 2, p. 270-276.
  • Charles Despiau, sculpteur mal-aimé, Musée Beelden aan Zee, La Haye, Pays-Bas, 1er novembre 2013 – 26 janvier 2014, Musée Gerhard-Marcks-Haus, Brême, Allemagne, 9 février – 1er juin 2014, p177 (épreuve en bronze n°5/8 reproduite fig.22).

Expositions

  • Internationale Kunstaustellung Dresden, Dresde, juin - septembre 1926, n°837, repr. (bronze du musée Staatliche Kunstsammlungen de Dresde).
  • Charles Despiau, sculpteur mal-aimé, Musée Beelden aan Zee, La Haye, Pays-Bas, 1er novembre 2013 – 26 janvier 2014, Musée Gerhard-Marcks-Haus, Brême, Allemagne, 9 février – 1er juin 2014 (bronze n°5/8).
La sculpture est accompagnée d’un document attestant de l’authenticité et de la provenance de l’œuvre délivré à Mr Mermod par la galerie Barbazanges, le 23 mars 1926.
 
Cette épreuve est répertoriée sous le numéro 18-B du Catalogue raisonné des sculptures de Charles Despiau établi par E. Lebon.
 
« Je ne suis (…) qu’un sculpteur et ne m’exprime que par des moyens plastiques. Lorsque j’analyse une tête, mon but est, avant tout, de découvrir son rythme essentiel, d’en ordonner les différentes parties et de les relier les unes aux autres par des transitions vraies. Je m’efforce, non pas de décrire tel ou tel détail pittoresque ou tel état d’âme, mais de réaliser l’accord entre des éléments sculpturaux que j’exalte. À cette condition, je fais œuvre durable, organisée. Alors, mes bustes atteignent à une ressemblance profonde ; ils commencent véritablement à vivre : je crois entendre leur voix »[1].
 
Excellant dans l’exercice du portrait sculpté, Despiau immortalise les visages de personnes de son entourage dont le physique l’inspire ou bien, travaille sur commande. On ne peut déterminer si ce buste doit être rattaché à l’un ou l’autre cas de figure car le modèle, Dominique Jeanès, n’a pas été clairement identifié. Elisabeth Lebon s’interroge dans sa thèse sur la possibilité qu’elle puisse être une « parente du peintre de paysages Ernest Jeanès, âgé d’une dizaine d’années de plus que Despiau, qui exposait au Salon d’Automne et aux Indépendants »[2]. Par ailleurs, une Dominique Jeanès fut pianiste et compositeur dans les années 1930. Enfin, une photographie de Laure Albin-Guillot datant de 1930 – publicité pour la poudre et crème de beauté Gibbs – a pour modèle Dominique Jeanès. Ce buste représente probablement cette musicienne et modèle.
 
Quelle que soit la relation que Despiau ait pu entretenir avec son modèle, il est possible d’affirmer que le visage aux traits réguliers et harmonieux de la jeune femme a inspiré le maître. La simplification extrême des formes, les plans très architecturés et parfaitement proportionnés cohabitent avec la sensualité et la douceur. Ce buste est caractéristique de la manière de Despiau consistant à observer avec minutie et acuité son modèle pour en livrer une vision idéalisée à la beauté universelle. Ce processus de simplification des formes et d’économie des moyens plastiques l’amène à réaliser plusieurs versions.
 
Le catalogue raisonné de l’œuvre de Charles Despiau élaboré par Elisabeth Lebon en 1995 établit l’existence de trois versions du portrait de Dominique Jeanès :
- Un « buste à l’italienne »[3] en plâtre[4]. Cette première version présente un visage légèrement penché vers l’avant et tourné vers la droite, un vêtement sobre.
- Un masque en terre cuite[5] conservé à la National Gallery à Washington (qui semble être un estampage de l’état définitif du buste (ou proche de l’état définitif). Il est présenté sur un « socle de pierre parallélépipédique, rapidement tavelé à la gradine[6], réalisé par Despiau lui - même (....) »[7].
- Un buste coupé à la naissance des clavicules, version définitive qui correspond à notre buste.
 
Dans l’état définitif du modèle qui nous intéresse ici, Despiau redresse la tête de son modèle et livre une composition quasi frontale, le visage très légèrement dévié. Par un cadrage plus serré montrant le cou et la naissance du torse, il concentre l’attention sur le visage et conserve le port de tête altier. Il s’éloigne par-là du modèle florentin pour convoquer plus nettement une vision antique du buste et peut-être même celle de l’Égypte ancienne avec la puissance simplificatrice dont fit preuve le sculpteur Thoutmôsis pour son Buste de Néfertiti.
 
Un large chignon à la base du cou crée une ligne horizontale faisant écho à la ligne formée par les clavicules offrant un contrepoint à l’ovale presque pointu du bas du visage. Avec les traits de ce beau visage, Despiau forme une mélodie harmonieuse sobre et vibrante qui n’est pas sans rappeler d’autres bustes de la même période tels ceux de Mademoiselle Elie Faure, dite « Zizou », ou Madame Stone, dite « L’Américaine ».
 
Pour ce Buste de Dominique (Mlle D. Jeanès) il existe :
-Trois plâtres localisés, dont deux sont conservés dans des musées[8].
-L’édition en bronze, justifiée à 8 exemplaires dont 6 épreuves sont connues :
  • Une épreuve sans numérotation au Staatliche Kunstsammlungen de Dresde en Allemagne (Inv. ZV 3036)[9] acquis lors de l’Internationale Kunstaustellung Dresden en 1926.
  • 1/8 ici décrit
  • 2/8, serait dans une collection américaine (Colin Collection).
  • 3/8, ayant appartenu au grand mécène de Despiau, Frank Crowninshield, puis à la Colin Collection aux Etats-Unis, fait aujourd’hui partie de la collection Marjon (Margaret et John Trail) en Australie.
  • 5/8, ancienne collection Georges Renand, actuellement dans une collection privée au Japon.
  • 8/8, ayant également appartenu à Frank Crowninshield, et à la galerie Brummer de New York[10], non localisé.
Notre bronze a été vendu par la prestigieuse galerie Barabazanges en 1926.
Henri Barbazanges (1875-1944), fondateur de la galerie Barbazanges[11], ouvre un grand espace d’exposition au 109 rue du Faubourg Saint Honoré en 1910. La galerie devient rapidement un maillon important de la défense de l’art de son époque. Elle expose les Delaunay, Marie Laurencin, Matisse, Modigliani et montre pour la première fois Les Demoiselles d’Avignon de Picasso au public français. Au début des années 20, elle obtient le fonds d’atelier de Renoir, en partenariat avec le marchand Georges Bernheim, expose les Impressionnistes et vend des œuvres importantes à plusieurs musées européens. Reprise par Louis Hodebert (1879-1932) en 1923, elle devient Galerie Barbazanges-Hodebert et est la première galerie à exposer les œuvres de Chagall en 1924. En mai 1928, la galerie est déplacée au 174 rue du Faubourg Saint-Honoré. La galerie cesse définitivement son activité en 1929. « Despiau profite sans doute de l'amitié profonde qui le lie désormais à des peintres en vogue (Derain, Vlaminck, Friesz, Dunoyer de Segonzac...), pour être introduit dans le milieu de ces marchands de peinture moderne qui prêtent désormais attention aux sculpteurs. Il intéresse en particulier la galerie Barbazanges qui l'admet à plusieurs expositions groupées entre 1920 et 1926. »[12] C’est également la galerie Barbazanges qui est à l’origine de la première grande exposition particulière du sculpteur organisée à la galerie Brummer à New York en 1927 et qui aura un succès retentissant. Cette même année, Despiau réalise le buste de l’épouse du repreneur de la galerie Barbazanges : Mme Hodebert, dont un plâtre patiné est conservé au musée national d’art moderne (n°inv. AM 1207 S).
 
Une lettre de la « Galerie Barbazanges Hodebert Succr » en date du 23 mars 1926 nous apprend que notre sculpture a été acquise par le mécène, collectionneur et éditeur suisse Henry-Louis Mermod (1891-1962). Bien qu’il débute sa carrière en tant qu’avocat, puis industriel, « avec l’écrivain suisse Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947), il décide de fonder en 1926 sa propre maison d’édition »[13] à Lausanne. La lettre accuse réception du paiement de Monsieur Mermod « en règlement d’un bronze par Despiau “Mlle J…” » et atteste de l’authenticité de l’œuvre acquise : « Je vous confirme volontiers que cette œuvre est bien de Despiau et que d’autre part son tirage étant limité à 8 exemplaires, elle ne sera pas rééditée. »

[1] Despiau cité par Jean Alazard, « L’art de Charles Despiau », Gazette des Beaux-Arts, février 1939.
[2] Lebon, 1995, p. 272.
[3] Le buste est coupé horizontalement sous les épaules.
[4] 1925, 45 x 38 x 25 cm, collection particulière parisienne.
[5] 1925, 23 x 12,6 x 13,9 cm, National Gallery, Washington (Inv. 1969.10.2).
[6] Ciseau dont le tranchant est constitué par des dents plates ou pointues. Il est utilisé pour enlever des morceaux plus ou moins importants de matière dans les pierres dures et pour effectuer des coupes délicates sur les pierres tendres au moment du dégrossissage (…). Une surface travaillée à la gradine est couverte de petites stries de même direction ou de directions variables (…). (Principes d’analyse scientifique : La sculpture, méthode et vocabulaire, imprimerie nationale, 1978, p.598).
[7] Lebon, 1995, p.274.
[8] Au Kunstmuseum de Berne en Suisse (Inv.P.1981.7) et au Museum of Modern Art de New York (Inv.617.39).
[9]Dimensions : 34,4 x 19,7 x 25 cm. Acquis par la ville de Dresde lors de l’exposition « Internationale Kunstaustellung Dresden» en juin-septembre 1926, n°837, reproduit fig.18.
[10] Reproduit dans le catalogue de la vente Paintings, Sculptures, Drawings and Lithographs by Modern French Artists – Collection of Frank Crowninshield, Parke-Bernet galleries Inc., New York, 20-21 octobre 1943, n°194. => lien
[11] Le fonds d’archives de la galerie a été acquis à la descendante de Louis Hodebert par le musée d’Orsay en 1994 ; il est consultable à la documentation du musée : https://www.musee-orsay.fr/sites/default/files/2022-06/IR_Barbazanges_Papier_sd.pdf.
[12] Elisabeth Lebon, Charles Despiau. Classique & moderne, Biarritz, Atlantica, 2016, p. 85.
[13] Voir Wikipédia, « Henry-Louis Mermod » : https://fr.wikipedia.org/wiki/Henry-Louis_Mermod