Jane Poupelet

Coq marchant ou Chantecler 1902 ?-1909

Épreuve en bronze à patine brune
Fonte au sable sans cachet de fondeur
Non signé
H. 15,2 x L. 11,1 x P. 5 cm

Provenance

  • États-Unis, collection particulière

Bibliographie sélective

  • 1910 AGEORGES : Joseph Ageorges, « Les petites bêtes de Mlle Poupelet », in Le Mois littéraire et pittoresque, 1910, p. 407, repr.
  • 1913 GUILLEMOT : Maurice Guillemot, « Jane Poupelet », in Art et Décoration, n°12, décembre 1913, p. 51, repr.
  • 1930 KUNSTLER : Charles Kunstler, Jane Poupelet, Paris, Éditions G. Crès & Cie, 1930, n°1, NP (p. 17), repr.
  • 1973 WAPLER : Vincent-Fabian Wapler, Jane Poupelet, sculpteur, 1878-1932, mémoire de maîtrise sous la direction de M. Souchal, Lille, Université Lille III, UFR d’Histoire de l’Art, 1973, n°42, p. 169-170, repr.
  • 2005 RIVIÈRE : Anne Rivière, Jane Poupelet 1874-1932. « La beauté dans la simplicité », catalogue d’exposition [Roubaix, La Piscine – musée d’art et industrie André Diligent, 15 octobre 2005 – 15 janvier 2006, Bordeaux, musée des beaux-arts, 24 février – 4 juin 2006, Mont-de-Marsan, musée Despiau-Wlérick, 24 juin – 2 octobre 2006], Paris, Éditions Gallimard, 2005, n°124, 125, p. 105, repr.
  • 2017 RIVIÈRE : Anne Rivière, Dictionnaire des sculptrices, Paris, mare & martin, 2017.
« M’émerveillerai-je jamais assez des bêtes »[1]
 
Formée à l’école des Beaux-Arts de Bordeaux, Jane Poupelet connaît à la perfection les œuvres des Maîtres des siècles passés, qu’ils soient européens, japonais ou égyptiens… Après son départ pour la capitale vers 1896-1897, parmi ses contemporains, elle fréquente assidûment Lucien Schnegg (1864-1909) et ses amis. Devenant ainsi membre de la « Bande à Schnegg », elle sera, avec Charles Despiau (1874-1946), l’une des principales ambassadrices, du style épuré aux formes lisses hérité de la tradition gréco-romaine et en rupture avec l’art agité d’Auguste Rodin (1840-1917).
 
Très tôt, Jane Poupelet observe les différents animaux qui peuplent le domaine familial en Dordogne et se met à développer un bestiaire constitué d’animaux domestiques et de ferme. Elle croque sur le vif des chats, poules et coqs, vaches, ânes et lapins. Elle observe l’animal dans ses déplacements et traque la posture qui l’intéresse. Au cours de l’année 1906, elle s’éloigne du naturalisme ou de l’anecdote, faisant de l’instantanéité du mouvement une forme hiératique et intemporelle[2]. Ce travail d’après nature lui permet de faire naître des figures sculptées aux formes extrêmement synthétiques et justes. « Je fais une esquisse en terre devant l’animal ou le modèle. Puis je travaille sur le plâtre ; j’ajoute, j’enlève, je simplifie… », dit l’artiste[3].
 
Le roi de la basse-cour est ici représenté dans toute sa splendeur et toute sa majesté ; il est droit, et fier. Le style de Poupelet se reconnaît dans ces traits et ces courbes synthétisés, simplifiés. Pourtant, l’animal est parfaitement caractérisé par ses attributs : la crête, les barbillons, ou encore les ergots au niveau de ses pattes. Sa queue, elle, est traitée en arc de cercle strié, de façon très décorative.
 
Plus qu’un simple animal de ferme, c’est le symbole même de la France qui est ici représenté, muni d’un fort caractère et d’une extravagante personnalité : « ce « Coq » est remarquable par l’attitude que l’Artiste lui a donnée, et qui révèle un tempérament sinon ironique, du moins spirituel, capable de suggérer de façon concise l’idée de majesté à la fois ondulante et guindée que chacun s’attend à trouver dans la représentation d’un coq. »[4]
 
Cette humanisation à la limite de la caricature était déjà observée par le journaliste et écrivain Joseph Ageorges en 1910. Ce dernier, en plus de comparer le Coq marchant de Poupelet aux œuvres des plus grands caricaturistes du 19esiècle tels que Jean-Jacques Grandville (1803-1847) ou Honoré Daumier (1808-1879), lui imagine une vie, une carrière, un style vestimentaire. Il va même jusqu’à le nommer Chantecler, en référence à la pièce de théâtre du même nom d’Edmond de Rostand, et dont le personnage principal n’est autre qu’un coq : « […] Entre les deux se carrait messire Chantecler – parfaitement, – mais un Chantecler qui n’a pas été élevé au Conservatoire, comme celui de Rostand, un Chantecler qui ne fait pas de discours à l’usage des Universités populaires, un brave garçon de Chantecler, cossu et retiré des affaires après fortune faite, un Chantecler de province, une espèce de bourgeois gentilhomme à la culotte bouffante, large et solide, un coq qui se lève après le soleil, mais qui n’en est pas moins fier pour cela. […] Le coq de Mlle Poupelet, mais je le voudrais sur le clocher de ma paroisse ! A regarder ces petites bêtes, je me disais que je n’en avais point vu de pareilles depuis La Fontaine. […] Celles-là, ce sont de bonnes bêtes de chez nous, de bonnes bêtes, bêtes comme des hommes. »[5]
 
Le Coq marchant ou Chantecler a été exposé pour la première fois en 1909 lors du Salon de La Libre Esthétique à Bruxelles[6], puis la même année au Salon d’Automne à Paris[7]. Le modèle est ensuite exposé en 1912, lors de la IIIe exposition quinquennale des Prix du Salon et Boursiers de voyage, et en mars 1922, lors de l’Exposition de la Société des Artistes Animaliers. L’œuvre est également présentée lors des deux rétrospectives majeures des œuvres de la sculptrice à la Galerie Bernier, en 1928 et 1930. Le catalogue de la première exposition date le modèle de 1902[8], tandis que le catalogue de la seconde indique que le modèle du Coq marchant aurait été édité en douze exemplaires. François Fosca (1881-1980), dans sa critique de l’exposition de 1930, considère par ailleurs que le Coq marchant fait partie des œuvres incontournables de la sculptrice : « Quant aux sculptures, je n’en citerai que deux, qui me semblent fort bien résumer les deux faces du grand talent de Jane Poupelet : d’abord la femme nue aux bras levés, œuvre d’une plénitude et d’une sobriété remarquables, et le petit coq, spirituel et juste. »[9]
 
Le coq tient une place importante dans le bestiaire de Jane Poupelet. L’artiste l’a beaucoup croqué sur le vif[10], tel ce Coq et deux poules, conservé au musée national d’art moderne (n°inv. AM 1150 D) ou ces Coqs, conservés au Metropolitan Museum à New York (n°inv. 58.18.1). En sculpture, on remarque deux autres modèles de Coqs dans la production de l’artiste : un premier, qui fait partie des jouets en bois découpés que la sculptrice a réalisé au cours de la Première Guerre mondiale pour les orphelins de guerre, et qui n’est autre qu’une transposition de son Chantecler en bois ; et un second radicalement différent réalisé vers 1930, dont les traits sont beaucoup plus stylisés, les formes plus arrondies, si bien que l’on pourrait se poser la question de savoir s’il s’agit d’un coq ou d’un dindon[11].
 
Jane Poupelet n’est toutefois pas la seule à s’être intéressée à la figure du coq. Rappelons que la sculptrice a fondé, avec François Pompon (1855-1932), le « Groupe des XII » en 1931, réunissant ainsi plusieurs animaliers sous une même bannière[12]. La première exposition du Groupe l’année suivante est un succès : « Depuis longtemps, il ne nous avait pas été donné de voir un ensemble de sculpteurs et de peintres animaliers d’une tenue et d’une qualité comparables à celui que réunit actuellement, et jusqu’au 3 mai, en l’hôtel J.E. Ruhlmann, 27, rue de Lisbonne, le « Groupe des Douze récemment formé. »[13] Pompon y expose justement « un coq de combat d’une magnifique puissance »[14]. Ce dernier a particulièrement travaillé à la représentation du coq en sculpture puisque l’on dénombre plus d’une quinzaine de modèles et de variantes de l’animal dans sa production sculptée. Citons par exemple son Coq de girouette[15] (1908-1932), dont la queue traitée en arcs de cercles présente de grandes similitudes avec notre modèle, et qui prouve une influence réciproque entre les deux artistes. Une autre sculptrice qui expose au sein du Groupe est Anne-Marie Profillet (1898-1939), qui, elle aussi, s’est intéressée au motif du Coq de combat[16] (1927), dans une veine plus réaliste que ses deux confrères.
 
À ce jour, trois épreuves du Coq marchant ou Chantecler ont été répertoriées, en plus de celle présentée ici :
  • un premier bronze, à patine noire, est conservé en collection particulière[17] ;
  • un deuxième bronze, à patine dorée, est entré dans les collections du musée national d’art moderne suite à la donation des sœurs de l’artiste à l’État en 1934. L’œuvre est aujourd’hui en dépôt au musée de Cambrai depuis 1994 (n°inv. AM 576 S) ;
  • enfin, un troisième bronze, à patine noire nuancée de vert, est entré dans les collections du Art Institute à Chicago, suite au legs de George F. Porter en 1927 (n°inv. 1927.368).

[1] Colette, dans ses Dialogues de Bêtes publiés en 1904 (citée in Pierrette Bourdanton, « Pour un hommage au grand sculpteur Jane Poupelet », in Revue des artistes français, n°9, janvier 1982, p. 8).
[2] 2005 RIVIÈRE, p. 37.
[3]  2005 RIVIÈRE, p. 40.
[4] 1973 WAPLER, p. 170.
[5] 1910 AGEORGES, p. 407.
[6] La Libre Esthétique. Catalogue de la seizième Exposition à Bruxelles du 7 mars au 12 avril 1909, Bruxelles, Impr. Veuve Monnom, 1909, n°207 (bronze).
[7] Société du Salon d’Automne, Catalogue des Ouvrages de Peinture, Sculpture, Dessin, Gravure, Architecture et Art décoratif exposés au Grand Palais des Champs-Élysées Du 1er Octobre au 8 Novembre 1909, Paris, Société anonyme de l’imprimerie Kugelmann, 1909, n°1428, p. 165 (bronze).
[8] La date de 1902 semble toutefois remise en question par Anne Rivière dans le catalogue d’exposition consacrée à la sculptrice. En effet, le modèle n’est exposé qu’à partir de 1909 ; de plus, une photographie montrant Jane Poupelet ciselant un coq en plâtre, précisément notre modèle, est également datée de vers 1909. Voir 2005 RIVIÈRE, p. 40 et p. 105.
[9] François Fosca, « Chroniques. Jane Poupelet (Galerie Bernier) », in L’Amour de l’Art, 1930, p. 357.
[10] 2005 RIVIÈRE, n°233 à 238, p. 125-126.
[11] Un exemplaire de ce Coq ou Dindon est conservé au musée national d’art moderne (n°inv. AM 577 S).
[12] Le groupe rassemble les peintres et sculpteurs Charles Artus (1897-1978), Gaston Chopard (1883-1942), Georges Guyot (1885-1972), Georges Hilbert (1900-1982), Adrienne Jouclard (1882-1972), Paul Jouve (1878-1972), Marcel Lémar (1892-1941), André Margat (1903-1997), François Pompon, Jane Poupelet, Anne-Marie Profillet (1898-1939), et Jean-Claude Baugnies de Saint-Marceaux (1902-1979).
[13] Anonyme, « Le « Groupe des Douze » rue de Lisbonne », in Le Journal, 30 avril 1932, p. 4.
[14] Ibid.
[15] Catherine Chevillot, Liliane Colas, Anne Pingeot, François Pompon. 1855-1933, Paris, Gallimard / Electa – Réunion des musées nationaux, 1994, n°57A, p. 195, repr.
[16] Une épreuve de ce Coq de combat, conservé au musée national d’art moderne, est en dépôt à La Piscine – musée d’art et d’industrie André Diligent depuis 2000 (n°inv. AM 853 S).
[17] 2005 RIVIÈRE, n°124, p. 105.