Jane Poupelet
Imploration 1923-1925
Plâtre patiné
79,5 x 21,5 x 32 cm (dimensions sans le socle)
Provenance
- Atelier de l’artiste
- France, collection particulière
Bibliographie
- 1930 KUNSTLER : Charles Kunstler, Jane Poupelet, Paris, Éditions G. Crès & Cie, 1930, repr., n°13 (un exemplaire en bronze)
- 1930 EXPOSITION : Jane Poupelet Sculptures et Dessins, Paris, Galerie Bernier, 10 rue Jacques-Callot, 19 juin -9 juillet, 1930, repr. en couverture (un exemplaire en bronze).
- 1938 EXPOSITION : Jane Poupelet Sculpteur, Paris, Galerie Bernier, 10 rue Jacques-Callot 6 – 24 mai, 1938, non repr.
- 1973 WAPLER : Vincent-Fabian Wapler, Jane Poupelet sculpteur 1878-1932, mémoire de maîtrise présenté sous la direction de Monsieur Souchal Professeur d’histoire de l’art en mai 1973, faculté des lettres et sciences humaines de Lille III, n°69, p.223.
- 2005 RIVIÈRE : Anne Rivière, « Jane Poupelet 1874-1932 « La beauté dans la simplicité » », in Jane Poupelet (1874-1932), catalogue d’exposition, Roubaix, La Piscine – musée d’art et industrie André Diligent (15 octobre 2005– 15 janvier 2006) ; Bordeaux, musée des Beaux-Arts (24 février – 4 juin 2006) ; Mont-de-Marsan, musée Despiau-Wlérick (24 juin – 2 octobre 2006), Paris, Éditions Gallimard, 2005, n°83, p.99, repr. (un exemplaire en bronze doré).
Expositions d’Imploration juste après sa création :
- 1925 Paris, Salon des Tuileries, n°1232 (plâtre)
- 1928 Paris, Galerie Bernier, n3 (Femme assise plâtre 1923)
- 1928 New York, Montross Gallery, n°53 (Baigneuse)
- 1930 Paris, Galerie Bernier, n°1 (bronze)
- 1931 Prague, musée national, « École de Paris »
- 1938 Paris, Galerie Bernier, rétrospective Poupelet
« Quelle arabesque sensuelle décrit ce corps, dont les bras levés en signe de prière, allongent les formes onduleuses ! Et quel frémissement modelé dans tout ce corps dont la chair est d’un tissu si dense et si serré ! À voir le mouvement de cette statue si belle, qui semble faire effort pour s’enlever de terre et prendre son essor, à la voir privée de sa tête et pourtant si vivante et si pathétique, on la prendrait pour quelque Prière mutilée… » Kunstler, 1930[1]
Œuvre emblématique de Jane Poupelet, il s’agit de sa dernière sculpture. L’artiste, pourtant jeune, est malade et le sera jusqu’à sa mort : dès 1923 ses amis lui remarquent un ton de lassitude[2] et à partir de 1926, elle ne réalise plus que des dessins. Mais cette figure de l’Imploration est à la fois le point d’arrêt et le point culminant d’une longue série de nus féminins entérinée par l’artiste en 1907 avec Femme à la toilette et poursuivie avec Femme se mirant dans l’eau (1909), Devant la vague (1909) ou Baigneuse (1911-1918), autant de représentations d’une femme moderne accomplie, indépendante et sportive. Cette vision positive et dynamique ne se poursuit pas après la guerre où l’on perçoit désormais une certaine mélancolie, un regard qui se fait plus intérieur et des thèmes introspectifs avec Femme à genoux bras en croix, Méditation. Imploration fait partie de cette veine et semble traduire un état de souffrance, une perte d’espoir : face au contexte politique ? ou de manière plus personnelle, face à la maladie ?
L’attitude de ce corps acéphale aux mains jointes en prière, les bras tendus vers le ciel et les jambes ballantes, est saisissante. Assis, mais les membres flottants dans l’air, le corps se déploie en une ondulation fragile contrastant avec le socle parallélépipède stabilisateur. Tout dans cette composition exprime la vulnérabilité du corps et que dire de l’absence de tête ? Elle n’est pas rare dans l’œuvre de Poupelet et notamment dans l’œuvre dessiné. De nombreux dessins montrent un modèle sans tête ou avec une tête hors cadre. Et plusieurs de ses sculptures sont acéphales comme Nu acéphale en appui sur un socle (c. 1908) ou Femme assise (1913-1922). Avant-guerre, il est notable que ses sculptures de nus féminins ont souvent son autoportrait en guise de visage. A l’inverse, l’absence de visage que ce soit dans ses sculptures ou ses dessins, semble signifier qu’elle le considère anecdotique dans ce qu’elle cherche à transmettre : le corps a sa propre expression suffisante. Ici son absence rend l’expression de la souffrance plus éloquente. Le corps entier, dans la sinusoïde qu’il décrit, est une supplication.
Mais il est aussi une forme qui épouse l’air, tendue vers le ciel. En 1923, la même année, Brancusi crée Maïastra, la première version de ses Oiseaux dans l’espace, comparables dans leur élan vers le ciel au bord du déséquilibre. Les deux artistes évoluent dans les mêmes cercles et exposent conjointement dans l’Exposition trinationale en juin 1925 chez Durand-Ruel.
Jane Poupelet pratique souvent le marcottage à l’instar de Rodin ou de Bourdelle. A partir des formes créées, elle coupe, récupère, assemble et crée ainsi de nouvelles formes. C’est le cas aussi pour Imploration, dont la première version était complète, comme l’atteste une photographie parue dans le New York Times en 1916[3] ainsi que quelques dessins d’étude[4]. À l’instar de Femme assise (1913-1922)[5], le modèle complet date d’avant-guerre puis est repris dans les années 20 pour en créer une version tronquée qui sera éditée en bronze. Nous connaissons au moins deux dessins qui présentent la figure acéphale dont l’un est dit d’Étude pour la figure d’Imploration[6] ; l’autre est conservé au Centre Pompidou et apparaît tôt puisqu’il est daté de 1906 (Nu assis les bras levé, inv AM 1202D).
Ce dessin est reproduit dans le catalogue de l’exposition monographique que la galerie Bernier à Paris, dédie à Jane Poupelet en 1930 ; et Imploration fait la couverture de ce même catalogue[7]. La sculpture est souvent choisie par l’artiste pour la représenter. Plus tard, en 1974, elle fait partie de la vaste exposition La Bande à Schnegg[8], dont Jane Poupelet est une figure de proue, réunissant des sculptures des différents membres de ce mouvement qui préconisaient un retour aux formes lisses et synthétiques du classicisme grec, en rupture avec l’art lyrique et impressionniste de Rodin.
Jane Poupelet présente pour la première fois Imploration en plâtre en 1925 au Salon des Tuileries ; puis toujours le plâtre à la galerie Bernier en 1928[9]. L’œuvre est aussi présentée à New York à la Montross Gallery, la même année[10]. En 1930, pour la seconde exposition de l’artiste à la galerie Bernier, c’est le bronze qui est exposé et intitulé Imploration. Et il est indiqué que son tirage sera limité à 5 exemplaires.
Mais seuls 2 bronzes sont actuellement connus et localisés :
- Paris, musée national d’art moderne (inv AM565S - don de la famille de l’artiste en 1934) : ce bronze légèrement doré est en dépôt au musée d’art et d’industrie André Diligent – La Piscine à Roubaix.
- Paris, collection particulière : bronze doré.
Nous connaissons l’existence de deux autres plâtres, conservés dans une collection particulière.
Le plâtre patiné que nous présentons ici a servi pour les fontes en bronze. L’on sait comme en témoigne Martinie dans un article de 1924[11] que son « désir de perfection fait qu’elle retouche elle-même, ciselle et patine avec le plus grand soin les bronzes revenant de la fonte. » ; de même son plâtre d’Imploration porte les traces de ses retouches, pratiquées postérieurement.
Imploration est une sculpture à la composition libre et radicale ; une œuvre dont la modernité sidère le spectateur. Le plâtre que nous présentons ici en est un exemplaire rare et émouvant.
[1] 1930 KUNSTLER, p.12-13.
[2] 1973 WAPLER, p.48.
[3] 2005 RIVIÈRE, p.45.
[4] 2005 RIVIÈRE, p.130 n°273 : Étude préparatoire pour Imploration, mine de plomb ; 26,7 x 20,5 cm, coll.part.
[5] 2005 RIVIÈRE, n°76, p.98.
[6] 2005 RIVIÈRE, n°275, p.131 : plume et lavis de brou de noix sur papier, 40 x 26,5 cm, coll. part.
[7] 1930 EXPOSITION.
[8] La bande à Schnegg, catalogue d’exposition du musée Bourdelle, juin-septembre 1974, éd. Musée Bourdelle, Paris, cat.114, repr.pl XIV.
[9] 2005 RIVIÈRE p.151 : d’après ce catalogue la sculpture n°3 intitulée Femme assise dans cette exposition serait Imploration.
[10] 2005 RIVIÈRE p.152 : d’après ce catalogue la sculpture n°53 intitulée Baigneuse dans cette exposition serait Imploration.
[11] Martinie, Henri, « Jane Poupelet », Art et Décoration, 1924, p.96.