Aristide Maillol

Marteau de porte, femme étendant du linge (La Lavandière) 1902 ou avant

Épreuve en bronze
Édition Vollard, à partir de 1902
Modèle n°2, « Marteau de porte : femme étendant linge », Catalogue des sculptures de Maillol éditées par Ambroise Vollard, établi par Ursel Berger (voir 2021 BERGER-LEBON, p. 14-15)
Monogramme (sur le linge) : M
H. 11,7 cm

Provenance

  • John Hay Whitney Collection
  • Sara Roosevelt Wilford Collection
  • Par descendance

Bibliographie générale

  • 1977 JOHNSON : Una E. Johnson, Ambroise Vollard, éditeur: prints, books, bronzes, New-York, Museum of Modern Art, 1977.
  • 1982 SLATKIN : Wendy Slatkin, Aristide Maillol in the 1890s, Ann Arbor, UMI Research Press, 1982.
  • 1991 FERRÉ : Josep Sánchez i Ferré, Maillol, Barcelone, Labor, 1991.
  • 1993 CATALOGUE EXPOSITION ZURICH-PARIS : Nabis 1888-1900, catalogue d’exposition [Zurich, Kunsthaus, 28 mai – 15 août 1993, Paris, Grand Palais, 21 septembre 1993 – 3 janvier 1994], Munich, Prestel-Paris, Réunion des musées nationaux, 1993.
  • 1996 CATALOGUE EXPOSITION MUSÉE BERLIN-LAUSANNE-BRÊME-MANNHEIM : commissariat de Ursel Berger, Jörg Zutter, Aristide Maillol, catalogue d’exposition [Berlin, Georg-Kolbe Museum, 14 janvier – 5 mai 1996, Lausanne, musée cantonal des beaux-arts, 15 mai – 22 septembre 1996, Brême, Gerhard Marcks Museum, 6 octobre 1996 – 13 janvier 1997, Mannheim, Städtische Kunsthalle, 25 janvier – 31 mars 1997], Paris, Flammarion-musée des Beaux-Arts de Lausanne, 1996.
  • 2007 CATALOGUE EXPOSITION MUSÉE NEW YORK-CHICAGO-PARIS : commissariat de Anne Roquebert, Ann Dumas, Douglas W. Druick, al., De Cézanne à Picasso. Chefs-d’œuvre de la galerie Vollard, catalogue d’exposition [New York, The Metropolitan Museum of Art, 13 septembre 2006 – 7 janvier 2007, Chicago, The Art Institute of Chicago, 17 février – 12 mai 2007, Paris, musée d’Orsay, 19 juin – 16 septembre 2007], Paris, Musée d’Orsay-Réunion des musées nationaux, 2007.
  • 2009 CATALOGUE EXPOSITION FONDATION BARCELONE : Maillol, catalogue d’exposition [Barcelone, Fondation Caixa Catalunya, 20 octobre 2009 – 31 janvier 2010], Barcelone, Fondation Caixa Catalunya, 2009.
  • 2021 BERGER-LEBON : Ursel Berger, Élisabeth Lebon, Maillol (re)découvert, Paris, éditions Gourcuff Gradenigo, 2021.
  • 2022 CATALOGUE EXPOSITION MUSÉE PARIS-ZURICH-ROUBAIX : commissariat d’Ophélie Ferlier-Bouat, Antoinette Le Normand-Romain, Aristide Maillol (1861-1944). La quête de l’harmonie, catalogue d’exposition [Paris, musée d’Orsay, 12 avril – 21 août 2022, Zurich, Kunsthaus, 7 octobre 2022 – 22 janvier 2023, Roubaix, La Piscine-musée d’art et d’industrie André-Diligent, 18 février – 21 mai 2023], Paris, Gallimard-musée d’Orsay, 2022.

Bibliographie sélective

  • 1954 CATALOGUE VENTE PARIS : Tableaux Modernes, Sculpture et bronzes, vente Galerie Charpentier, 76 rue du Faubourg Saint-Honoré, mardi 30 mars 1954 à 14h30, lot n°50, Marteau de porte : femme accroupie, les deux bras mobiles, fonte édition Vollard, H. 24,5cm.
  • 1959 CATALOGUE EXPOSITION MUSÉE NEW YORK-PITTSBURGH-LOS ANGELES-BALTIMORE : commissariat de Peter Selz, Art Nouveau, Art and Design at the Turn of the Century, catalogue d’exposition [New York, The Museum of Modern Art, 6 juin – 6 septembre 1960, Pittsburgh, Carnegie Institute, 13 octobre – 12 décembre 1960, Los Angeles, Los Angeles County Museum, 17 janvier – 5 mars 1961, Baltimore, The Baltimore Museum of Art, 1er mai – 15 mai 1961], New York, Museum of Modern Art, 1959, p. 60.
Au début des années 1890, l’activité de Maillol s’étend essentiellement à deux domaines : la peinture et la tapisserie. Pourtant, au Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts de 1893, l’artiste expose un ensemble de statuettes en terre cuite, remarqué par le critique et historien de l’art allemand Julius Maier-Greife : « Maillol se lança dans l’exécution de statuettes à la manière de Tanagra ; vingt d’entre elles furent exposées au Salon de 1893, dans une vitrine de la section « Objets d’art ». Elles étaient considérées comme art décoratif, ce qui satisfait Maillol […]. Il y avait là, dans ces petites statues, pour la première fois depuis des temps immémoriaux, une véritable sculpture »[1]. Maillol expérimente avec la sculpture dans le bois et la taille directe. Il délaisse néanmoins rapidement ce travail au profit du modelage, plus rapide. À partir de 1900, il ne fait plus que de la sculpture, contraint d’abandonner les autres médias à cause de problèmes de vue.
 
L’évolution de sa création vers la sculpture au milieu des années 1890 peut être soutenue par deux changements radicaux dans sa vie personnelle. Le 7 juillet 1896, il épouse Clotilde Narcis, sa compagne, ouvrière de l’atelier de tapisserie qu’il avait fondé à Banyuls. Elle pose pour lui depuis 1895. Ainsi, le corps féminin, vêtu ou dévêtu, se place résolument au cœur de ses réflexions. Dès le 30 octobre 1896, Clotilde donne naissance à leur fils Lucien. Maillol devient donc père de famille à 35 ans, et, marqué par les théories nabies de l’art dans tout, souhaite certainement créer de beaux objets utilitaires pour son foyer. La Lavandière semble procéder de ce double mouvement d’intérêt pour le corps féminin, et pour l’art décoratif. « Selon Guérin, Maillol avait conçu le personnage de la lavandière comme marteau de porte (Guérin, 1965-1967, n°259) et non comme une statuette isolée, ce qui expliquerait son caractère inhabituel et décoratif »[2]. En 1924, Maillol réalise un autre marteau de porte[3], dans un style fort différent, et dont le fonctionnement réel semble tout aussi peu étudié.
 
C’est Ambroise Vollard qui soutient le travail de sculpture de Maillol à son commencement, et qui prend en charge l’édition et la commercialisation d’une partie de ses œuvres. Leur rencontre a lieu vers 1900, grâce à l’entremise de Vuillard. Deux ans plus tard, entre le 15 et le 30 juin 1902, la galerie Vollard présente trente-trois œuvres de Maillol : il s’agit de la première exposition monographique consacrée à l’artiste. « Se basant sur une petite plaquette qui faisait office de catalogue, la femme de lettres et critique d’art Judith Cladel […] livre un aperçu des œuvres exposées »[4] : « … une veilleuse en terre cuite, un marteau de porte de fer, une pendule en cuivre doré, - deux jeunes filles assises soulevant le cadran – une fontaine en terre émaillée, une glace, le berceau sculpté pour son fils, deux statues, des bas-reliefs, des têtes et des figurines en plâtre, en bois, en bronze, dont une Léda d’allure très neuve… »[5]. Le marteau de porte en fer décrit par Judith Cladel correspond à l’épreuve de La Lavandière publiée par la Galerie Malaquais[6]. À la suite de son exposition chez Vollard, Maillol lui cède le modèle de La Lavandière par un document en date du 10 septembre 1902 : « vendu à Monsieur Ambroise Vollard éditeur 6 rue Laffitte Paris par Monsieur Aristide Maillol artiste sculpteur les objets suivants en toute propriété et avec droit d’édition  […] Marteau de porte femme étendant du linge … » (Archives privées). En 2021, Ursel Berger a publié une synthèse fondamentale sur le sujet si complexe des éditions des œuvres de Maillol par Vollard : elle est le fruit de longues années de recherches et de réflexions[7]. Pour la première fois, le lecteur dispose d’un tableau récapitulatif de l’ensemble des modèles de Maillol édités par Vollard, ainsi que de la date du début de l’édition.
 
Notre épreuve en bronze a la particularité de présenter un linge détachable grâce au mouvement ténu des bras retenus par des clavettes. Pour son édition, deux hypothèses s’offrent à nous.
*Il pourrait s’agir d’une fonte effectuée par Maillol avant son contrat avec Vollard en 1902.
*Ou il pourrait s’agir d’une épreuve de l’édition Vollard.
Néanmoins, le fait que le linge soit amovible laisse penser qu’il s’agit d’une épreuve expérimentale, d’essai, peut-être à la recherche d’une solution technique pour que cette sculpture serve réellement de marteau de porte. Il semble que cette recherche n’a pas été concluante : aucun exemple de l’utilisation de cette statuette en marteau de porte n’est connu.
 
La galerie Knoedler & Co de New York a vendu de nombreuses œuvres à la famille Whitney. Notre édition provenant de la vente des biens de la fille adoptive de John Hay Whitney, nos recherches nous ont conduit vers ces archives dans un premier temps[8]. Un Ornement de porte de Maillol a bien été vendu en 1968 par Knoedler & Co. Il est vendu par Stephen C. Clark à la galerie James Goodman (implantée à New York). John Hay Whitney lui succède en 1946 en tant que directeur des membres du conseil d’administration du MoMA à New York. Néanmoins, cette œuvre en bronze est indiquée comme mesurant 14.5 inches, soit 36 centimètres environ, alors que notre épreuve mesure 24,5cm. De plus, notre liste des versions de la Lavandière connues ne témoigne d’aucune édition aussi grande. Il serait ainsi plutôt question de l’autre modèle de marteau de porte produit par Maillol vers 1924, dont un exemplaire est présenté au Musée des Arts Décoratifs de Paris, plus grand que la Lavandière. Une autre archive de la galerie Knoedler & Co donne la date de 1930 pour cet Ornement de porte, le rapprochant définitivement du modèle de 1924. Nous n’avons donc pu trouver de mention de notre épreuve dans les archives Knoedler.
 
En revanche, notre épreuve apparaît en 1954, lorsqu’elle est mise en vente à la Galerie Charpentier à Paris, et reproduite au catalogue en date du 30 mars[9]. On la retrouve en 1960 dans les collections de John Hay Whitney, neveu de Gertrude Vanderbilt Whitney : elle est alors prêtée dans le cadre d’une exposition sur l’Art Nouveau[10]. Elle est finalement acquise par la Galerie Malaquais en 2023, à la vente de pièces de la collection de Sara Roosevelt Wilford, fille adoptive de John Hay Whitney, décédée en 1991. Il paraît très probable que cette œuvre ait été acquise par John Hay Whitney entre 1954 et 1960, puis qu’elle soit restée dans la famille, et qu’elle ait été conservée par Sara jusqu’à son décès.
 
La femme occupée à laver du linge apparaît un certain nombre de fois chez les artistes du groupe Nabi. Dès 1888, Gauguin peint un tableau intitulé La Lavandière à Arles (Bilbao, musée des Beaux-Arts), et réalise Les Laveuses, zincographie présentée au café Volpini en 1889 (Reims, musée des Beaux-Arts, inv. 943.1.28). Lors de cette exposition collective, il est également possible de découvrir une zincographie de la main d’Émile Bernard, La Lessive (Indianapolis Museum of Art, inv. 1998.200). Il est à peu près certain que Maillol a fréquenté cette exposition, et apprécié les variations autour de ce thème[11]. Il décline quant à lui le sujet de la lavandière en peinture, en zincographie, mais aussi en sculpture. Sa peinture, Les Lavandières, datée vers 1895, est la première œuvre acquise par Samuel Josefowitz[12]. Immense admirateur des Nabis, ce collectionneur avisé compte aussi parmi les œuvres amassées au fil des années, un bas-relief en bois polychrome de Georges Lacombe, intitulé Le Lavoir, et réalisé vers 1890. Dans la peinture de Maillol, deux lavandières sont penchées sur l’eau : celle du second plan, le visage de face, les cheveux couverts d’une charlotte blanche, semble presser son linge ; celle du premier plan, visage de profil, semble le tirer à elle. Cette dernière, coiffée d’un chignon, est vêtue d’une chemise à manches bouffantes et d’une longue jupe froncée à la taille, recouvrant ses pieds. Tant son vêtement que sa pose se retrouvent à l’identique dans une zincographie[13] créée par Maillol en 1895, et dans sa statuette de La Lavandière. Seule la coiffure varie quelque peu.
 
La Lavandière constitue un témoignage émouvant des débuts de Maillol en sculpture : dans cette œuvre, l’artiste maîtrise parfaitement les enjeux des trois dimensions, tout en restant dans les lignes Art Nouveau qu’il pratique alors en peinture ou en tapisserie. La Lavandière fait partie des vingt-deux modèles choisis par Ambroise Vollard pour ses éditions des sculptures de Maillol. Ces modèles représentent le « Maillol » peu connu aujourd’hui du grand public. Pourtant, c’est par le biais de cette production, défendue par Vollard dans sa galerie et par d’autres marchands qui venaient s’approvisionner chez lui, que Maillol a été découvert par les plus grands collectionneurs à travers le monde au début du XXe siècle[14].

[1] Meier-Graefe, 1927, p. 558. Référence citée par Claire Frèches-Thory, « Aristide Maillol », dans 1993 CATALOGUE EXPOSITION ZURICH-PARIS, p. 193.
[2] Ursel Berger, « Catalogue », in 1996 CATALOGUE EXPOSITION MUSÉE BERLIN-LAUSANNE-BRÊME-MANNHEIM, p. 186, n°22b. Voir également Marcel Guérin, Catalogue raisonné de l'œuvre gravé et lithographié de Aristide Maillol, tome deuxième, Les lithographies, les eaux-fortes, Genève, éditions Pierre Cailler, 1967, n°259. Il note : « L’artiste a exécuté avec le même sujet un marteau de porte en bronze ».
[3] 1991 FERRÉ, p. 30, repr. Voir l’exemplaire du musée des Arts Décoratifs : http://collections.madparis.fr/marteau-de-porte
[4] Ursel Berger, « Les éditions Maillol d’Ambroise Vollard », in 2021 BERGER-LEBON, p. 11.
[5] Judith Cladel, Maillol, sa vie, son œuvre, ses idées, Paris, Bernard Grasset, 1937, p. 63.
[6] 2021 BERGER-LEBON, cat. n°2, p. 74-75.
[7] Ursel Berger, « Les éditions Maillol d’Ambroise Vollard », in 2021 BERGER-LEBON, p. 10-28.
[8] Les archives de la galerie Knoedler & Co ont été numérisées par le Getty et sont disponibles sur Internet.
[9] 1954 CATALOGUE VENTE PARIS :  Tableaux Modernes, Sculpture et bronzes, vente Galerie Charpentier, 76 rue du Faubourg Saint-Honoré, mardi 30 mars 1954 à 14h30, lot n°50, Marteau de porte : femme accroupie, les deux bras mobiles, fonte édition Vollard, haut. 24,5cm.
[11] Claire Frèches-Thory, « Les Lavandières », in 1993 CATALOGUE EXPOSITION ZURICH-PARIS, p. 189.
[12] L’œuvre est reproduite dans 1996 CATALOGUE EXPOSITION MUSÉE BERLIN-LAUSANNE-BRÊME-MANNHEIM, p. 78 et dans 2022 CATALOGUE EXPOSITION MUSÉE PARIS-ZURICH-ROUBAIX, p. 107.
[13] L’œuvre est reproduite dans 1996 CATALOGUE EXPOSITION MUSÉE BERLIN-LAUSANNE-BRÊME-MANNHEIM, p. 24. Voir aussi Marcel Guérin, Catalogue raisonné de l'œuvre gravé et lithographié de Aristide Maillol, tome deuxième, Les lithographies, les eaux-fortes, Genève, éditions Pierre Cailler, 1967, n°259. Il indique « Tirée à 200 épreuves sur simili Japon et à 15 épreuves sur différents papiers de luxe ».
[14] Voir à ce sujet : Ursel Berger, « Les éditions Maillol d’Ambroise Vollard », in 2021 BERGER-LEBON, p. 23-25.