Jean-Baptiste Carpeaux

Portrait de Bruno Chérier 1874

Fusain et rehauts de craie blanche sur papier brun
38 x 29 cm

Provenance

  • France, Collection particulière

Bibliographie

  • 1880 CHESNEAU : Ernest Chesneau, Le statuaire J.-B. Carpeaux. Sa vie et son œuvre, Paris, A. Quantin, Imprimeur-éditeur, 1880.
  • 1913 LARAN- LE BAS-VITRY : Jean Laran, Georges Le Bas, Paul Vitry, Carpeaux (L’Art de notre temps), Paris, Librairie centrale des Beaux-Arts, 1913, n°X, NP, repr. (Valenciennes, Musée des Beaux-Arts).
  • 1913 MARGUERITTE : Victor Margueritte, « Préface », in Atelier J.-B. Carpeaux (Deuxième et dernière Vente), catalogue de vente [commissaire-priseur Henri Baudoin, experts Durand-Ruel & fils, J. & G. Bernheim-Jeune, Paris, Galerie Manzi-Joyant, 8-9 décembre 1913], Paris, Imprimerie de l’Art, 1913.
  • 1934 CLÉMENT-CARPEAUX : Louise Clément-Carpeaux, La Vérité sur l’œuvre et la vie de J.-B. Carpeaux, t. I, Paris, Dousset et Bigerelle Imprimeurs, 1934.
  • 1935 CLÉMENT-CARPEAUX : Louise Clément-Carpeaux, La Vérité sur l’œuvre et la vie de J.-B. Carpeaux, t. II, Nemours, Imprimerie André Lesot, 1935, NP, repr.
  • 1975 CATALOGUE EXPOSITION PARIS : Sur les traces de Jean-Baptiste Carpeaux, catalogue d’exposition [Paris, Grand Palais, 11 mars – 5 mai 1975], Paris, Éditions des musées nationaux, 1975.
  • 1989 DE MARGERIE : Laure de Margerie, Carpeaux, la fièvre créatrice, Paris, Gallimard-Réunion des Musées Nationaux, 1989.
  • 1999 CATALOGUE EXPOSITION VALENCIENNES-PARIS-AMSTERDAM : Patrick Ramade, Laure de Margerie (commissariat de), Carpeaux peintre, catalogue d’exposition [Valenciennes, Musée des Beaux-Arts, 8 octobre 1999 – 3 janvier 2000, Paris, Musée du Luxembourg, 24 janvier – 2 avril 2000, Amsterdam, Musée Van Gogh, 21 avril – 27 août 2000], Paris, Éditions de la Réunion des musées nationaux-Musée des Beaux-Arts de Valenciennes, 1999.
  • 2008 CATALOGUE EXPOSITION VALENCIENNES : Emmanuelle Delapierre (commissariat de), Carpeaux/Daumier, dessiner sur le vif, catalogue d’exposition [Valenciennes, Musée des Beaux-Arts, 18 septembre 2008 – 11 janvier 2009], Valenciennes, Musée des Beaux-Arts de Valenciennes, 2008.
  • 2010 GUILLOT : Catherine Guillot, Bruno Chérier (1817-1880). Peintre du Nord, ami de Carpeaux, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2010, n°16, p. 35, repr. (Valenciennes, Musée des Beaux-Arts).
  • 2012 CATALOGUE EXPOSITION PARIS : Emmanuelle Brugerolles (sous la direction de), Jean-Baptiste Carpeaux Dessinateur, catalogue d’exposition [Paris, École nationale supérieure des beaux-arts, 15 novembre 2012 – 9 février 2013], Paris, Beaux-Arts de Paris les éditions-Ministère de la Culture et de la Communication, 2012.
  • 2014 CATALOGUE EXPOSITION PARIS : James David Draper, Édouard Papet (sous la direction de), Carpeaux (1827-1875). Un sculpteur pour l’empire, catalogue d’exposition [New York, The Metropolitan Museum of Art, 10 mars – 26 mai 2014, Paris, Musée d’Orsay, 24 juin – 28 septembre 2014], Paris, Gallimard-Musée d’Orsay, 2014, n°93, p. 218, repr. (Valenciennes, Musée des Beaux-Arts).
« Ce que nous appelons ordinairement amitiés ne sont qu’accointances et commerces d’habitude noués par quelque occasion ou commodité […] ; en l’amitié de laquelle je parle, elles se mêlent et se confondent l’une dans l’autre, d’un mélange si universel [si complet] qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi j’aimais Etienne de la Boétie, je sens que cela ne peut s’exprimer qu’en disant : parce que c’était lui ; parce que c’était moi. »[1]
 
L’amitié qui unissait Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875) et Bruno Chérier (1817-1880) ne se résume pas uniquement à un intérêt commun pour l’art et le Beau. C’est une amitié longue de près de trente ans, qui a survécu aux nombreuses épreuves de la vie, et plus encore, au temps, comme en témoigne ce majestueux Portrait de Bruno Chérier par Carpeaux.
 
Les débuts d’une longue amitié
Carpeaux et Chérier sont tous deux natifs de Valenciennes. Bruno Chérier est l’un des représentants du renouveau de l’art religieux : « Entre 1850 et 1880, c’est lui qui reçoit le plus grand nombre de commandes de peintures religieuses monumentales dans l’actuelle métropole lilloise. »[2] Né dans une famille d’origine modeste en 1817, il se forme tout d’abord dans des Académies à Valenciennes, puis à l’École des Beaux-Arts à Paris. Son premier grand chantier est celui de Notre-Dame de Lorette, dans le 9e arrondissement, où il est employé « comme ouvrier décorateur pour mettre des teintes plates sur les ornements qui encadrent des médaillons »[3].
 
Jean-Baptiste Carpeaux naît dix ans plus tard, en 1827, lui aussi dans une famille d’origine modeste. Il étudie dans un premier temps à l’École des Frères de la doctrine chrétienne, où il rencontre le futur architecte Louis Dutouquet (1821-1903) et le futur avocat et mécène Jean-Baptiste Foucart (1823-1898). Carpeaux sera en effet au cœur d’un réseau important de personnalités valenciennoises liées au monde de l’art, et c’est par l’intermédiaire de l’une d’entre elle qu’il fera la rencontre de Chérier.
 
En 1838, le père de Carpeaux « trouve un emploi de conducteur de travaux au Chemin de fer de Versailles. »[4]Toute la famille déménage ainsi à Paris. Là, un cousin de la mère de Carpeaux, Victor Liet (1817-1847), prend le jeune garçon sous son aile et s’occupe de son éducation artistique. Intellectuel fort attaché à ses racines, Liet s’est donné pour mission d’encourager et soutenir ses compatriotes. Il reçoit souvent chez lui, à Paris, tout ce beau monde venu du Nord : Dutouquet, Foucart, mais aussi surtout Carpeaux et Chérier. C’est là que les deux jeunes hommes se rencontrent pour la première fois. Liet convainc également le patriarche d’inscrire Carpeaux à l’École gratuite de dessin, dite « Petite École », où la méthode enseignée suit les principes du pédagogue Joseph Jacotot (1770-1840) : « Il lui apprend à exercer sa faculté d’observation et sa mémoire visuelle, lui demandant de copier jusqu’à les savoir par cœur quelques œuvres de référence choisies dans l’Antiquité ou l’âge classique. »[5] Carpeaux restera marqué par cet apprentissage, et conservera les rudiments de celui-ci jusqu’à la fin de sa carrière.
 
En 1848, Carpeaux et Chérier collaborent pour un même projet, ce qui scellera leur amitié. Foucart fait appel à ses amis artistes pour la décoration de son salon. Carpeaux réalise pour l’occasion un bas-relief en plâtre, La Sainte Alliance des peuples, inspirée de la chanson du même titre de Pierre-Jean Béranger (1780-1857), tandis que Chérier reçoit la commande de six tableaux devant eux aussi tirer leurs thèmes des œuvres du chansonnier.
 
Malgré quelques désaccords, notamment lorsque Carpeaux est en conflit avec le directeur de la Villa Médicis concernant la création de son Ugolin[6], le peintre et le sculpteur resteront proches, en dépit des années qui passent et de l’éloignement. Leur abondante correspondance est par ailleurs devenue un outil précieux pour l’historien, permettant de mieux comprendre et retracer la carrière du sculpteur, parfois au jour près.
 
Un portrait puissant
Au début des années 1870, Jean-Baptiste Carpeaux entame la dernière partie de sa carrière, et la fin de sa vie. En effet, dès 1873, la santé du sculpteur se dégrade. On lui diagnostique un cancer de la vessie incurable, qui lui fera endurerd’atroces souffrances jusqu’à son décès, le 12 octobre 1875. De plus, de nombreux problèmes familiaux viennent assombrir cette fin de vie déjà douloureuse et complexe.
 
 « Le 17 avril 1874, Jean-Baptiste Carpeaux quitte sa belle maison d’Auteuil et ses ateliers pour ne plus jamais y revenir. Il va désormais errer de logis d’infortune en logis d’infortune, au gré des conflits d’intérêts dont son œuvre et surtout les droits qui s’y rattachent vont faire l’objet. »[7] Il sera d’abord hospitalisé quelques mois à la Maison Dubois. Il s’établira ensuite quelques temps chez Bruno Chérier, avant d’être accueilli par le prince Stirbey (1828-1925) dans sa propriété de Nice, puis de Courbevoie, où le sculpteur s’éteindra. Lorsqu’il délaisse sa demeure familiale et ses ateliers au début de l’année 1874, Carpeaux est déjà bien mal en point. L’artiste ne sculptera plus que très rarement, lorsque la maladie lui offre un peu de répit, et privilégiera ainsi le dessin et la peinture.
 
C’est pourquoi lorsque les deux artistes se retrouvent dans l’atelier de Chérier, conscients de la fin proche de Carpeaux, ceux-ci se prêtent tous deux au jeu du portrait en se prenant l’un l’autre pour modèle. Une réelle émulation artistique ressortira de cette collaboration, dont notre Portrait de Bruno Chérier fait partie. Carpeaux immortalise ici Chérier dans un portrait puissant, réalisé au fusain et à la craie blanche. De ce fond obscur, d’un noir opaque et profond, surgit le buste du peintre de manière évanescente et presque fantomatique. Les jeux d’ombres et de lumière sont très travaillés, notamment grâce aux touches de craie blanche appliquées au sommet du crâne, marquant les cheveux grisonnants, et sur le nez, le long de l’arrête et sur le bout. C’est un portrait réaliste, créé sur le vif, et très introspectif : Chérier apparaît les cernes creusés, le regard tourné vers le bas, perdu dans le vide, comme en pleine réflexion. Plus qu’un portrait, cette œuvre est un hommage ; Carpeaux nous présente Chérier tel qu’il le perçoit, il « ennoblit son ami, lui donnant l’allure d’un philosophe de l’Antiquité. »[8] Les commissaires de l’exposition Carpeaux. Un sculpteur pour l’empire, organisée au Musée d’Orsay en 2014, disent de ce portrait que : « De la familiarité avec le modèle, Carpeaux tire une impressionnante profondeur psychologique. C’est bien sûr le portrait de son ami qu’il construit, mais aussi un peu le sien, qui matérialise une vision, particulièrement habitée, de l’expression de destinées hors du commun auxquelles aspiraient nombre de ces artistes dans les années 1820 et dont la carrière de Chérier ne fut pourtant guère l’illustration. »[9]
 
Un second Portrait de Bruno Chérier, également réalisé au fusain et à la craie blanche et quasiment identique au nôtre, est conservé au Musée des Beaux-Arts à Valenciennes. Exécuté sur un papier plus clair, les différences avec notre version sont à peine perceptibles, bien que l’exemplaire du Musée des Beaux-Arts semble légèrement moins abouti, le trait moins appuyé, la craie blanche moins prononcée et le dessin, dans son ensemble, plus esquissé. Notre version est peut-être une version retravaillée en vue de la réalisation du buste sculpté de Bruno Chérier.
 
Chérier par Carpeaux / Carpeaux par Chérier
Nous l’avons dit, les deux amis, une fois réunis, se lancent dans l’élaboration d’une série de portraits mutuels en hommage à leur amitié, et peut-être même dans le but de contrer la mort. Nous connaissons également deux portraits peints : la première huile sur toile est conservée au Musée des Beaux-Arts à Valenciennes, tandis que la seconde est passée en vente aux enchères en 2011. Enfin, Carpeaux réalise un dernier portrait de son ami, sculpté cette fois-ci, l’un de ses tous derniers bustes sculptés par ailleurs. Le buste arbore une dédicace sur le côté droit du piédouche : « Souvenir fraternel offert à mon ami Bruno Chérier, peintre. Son compatriote : J.-B. Carpeaux, 1875 ». Nous connaissons trois plâtres de ce même buste : un premier, conservé à la Fondation Calouste Gulbenkian à Lisbonne ; un deuxième, patiné terre cuite, conservé au Musée d’Orsay à Paris ; et enfin un troisième, conservé au Musée des Beaux-Arts à Valenciennes. Le buste a également été édité en bronze, dont certaines épreuves sont conservées en institutions : à Valenciennes, ou encore au High Museum of Art à Atlanta.
 
De son côté, Bruno Chérier a, lui aussi, immortalisé Jean-Baptiste Carpeaux, et ce dans un monumental portrait du sculpteur au travail. Carpeaux est en effet représenté dans un décor d’atelier, assis sur une caisse en bois, en habits simples, jambes croisées, le maillet et le burin à la main. Le sculpteur nous regarde. Derrière lui, à l’arrière-plan, Chérier représente deux sculptures de Carpeaux : à gauche, le Buste de Bruno Chérier, petit clin d’œil et symbole de leur amitié ; à droite, une réduction de La Danse, l’un des chefs-d’œuvre de l’artiste. C’est cette huile sur toile de plus d’1m60 de hauteur que Chérier envoie pour sa présentation au Salon de 1875. Malheureusement, l’œuvre est refusée par le jury. L’annonce de la nouvelle dans une lettre de Chérier à Carpeaux le 18 avril 1875 anéanti le sculpteur : « Ce n’est pas ton œuvre qui est refusée, c’est moi, moi que l’on rejette par parti-pris. Je suis voué à l’ostracisme. J’ai dérangé l’enseignement consacré. On ne veut pas voir ce révolutionnaire. »[10] Pourtant, le buste en bronze de Bruno Chérier par Carpeaux est, lui, accepté au Salon, exposé aux cotés de celui de Madame Alexandre Dumas fils, et « unanimement loué […], comme le résume Castagnary : « Ici c’est la physionomie en action : les yeux regardent, les lèvres s’entrouvrent, le front pense : on dirait du bronze animé. » »[11]
 
À la mort de Jean-Baptiste Carpeaux, plusieurs cérémonies d’inhumation ont été organisées. Bruno Chérier était présent à chacune d’entre elles. Suite à la disparition de son ami, Chérier lègue plusieurs œuvres au Musée des Beaux-Arts de Valenciennes, dont deux de ses portraits par le sculpteur. Dans une lettre à Louis Dutouquet, et daté du 17 octobre 1875, Bruno Chérier mentionne l’une de ses dernières volontés à son compatriote, celle d’être inhumé aux côtés de Carpeaux : « Chérier émet également le vœu que Carpeaux et lui soient « unis après notre mort comme nous l’avons été pendant la vie », reposant l’un près de l’autre. Malheureusement, à une époque moins soucieuse de préserver les tombes patrimoniales du cimetière Saint-Roch de Valenciennes, la concession de Chérier, décédé sans enfants, a été reprise par la ville en 1964. Ainsi sa sépulture n’existe plus »[12]. Toutefois, cette amitié indéfectible qui lia les deux artistes, et les nombreux portraits qu’ils firent l’un de l’autre, les ont tous deux préservés de l’oubli et fait entrer dans l’Histoire.

[1] Michel de Montaigne, « De l’amitié », Essais, cité in Émile Faguet, En lisant les beaux vieux livres, Paris, Hachette, 1912, p. 53.
[2] François Robichon, « Préface », in 2010 GUILLOT, p. 9.
[3] 2010 GUILLOT, p. 47.
[4] Nadège Horner, « Chronologie de Jean-Baptiste Carpeaux », in 2014 CATALOGUE EXPOSITION PARIS, p. 284.
[5] 1989 DE MARGERIE, p. 14.
[6] Le 4 janvier 1859, « Chérier lui conseille d’abandonner son Ugolin, car il n’a pas l’approbation du directeur, et de devenir « sculpteur religieux ». » (Nadège Horner, « Chronologie de Jean-Baptiste Carpeaux », in op. cit., p. 289). « Louise Clément-Carpeaux reprochera à Chérier sa tiédeur et son respect de l’autorité dans cette affaire. » (2010 GUILLOT, p. 29).
[7] Michel Poletti, Jean-Baptiste Carpeaux. L’homme qui faisait danser les pierres, Montreuil, Gourcuff Gradenigo, 2012, p. 169.
[8] 2010 GUILLOT, p. 37.
[9] 2014 CATALOGUE EXPOSITION PARIS, p. 218.
[10] 2010 GUILLOT, p. 32.
[11] Castagnary, « Année 1875 », Salons 1857-1878, vol. 2, 1892, p. 197, cité in 2014 CATALOGUE EXPOSITION PARIS, p. 218.
[12] 2010 GUILLOT, p. 44.